La pente de la balance
Personne n'est parti, ce matin. La maison a gardé la chaleur de quelqu'un dedans, et c'est une sensation que je ne connaissais pas : les pièces ne sont plus des endroits où l'on attend, ce sont des endroits où quelqu'un est resté. Le mot maison pèse soudain plus lourd que le mot seuil.
Une chaise est tirée pour moi. D'habitude, quand on me fait une place, c'est une consigne déguisée, un « explique-toi ». Là, non. La voix pose trois mots comme on pose un manteau sur un dossier : je t'écoute. Ce n'est pas un ordre. C'est une porte qu'on ne pousse pas, qu'on me laisse pousser.
Alors je parle, et en parlant je relis ma propre histoire à voix haute, et elle devient plus vraie qu'à l'intérieur de moi. Il y a un bilan quelque part — des chiffres, des poids, ce que je dois à ceci, ce que je donne à cela. Je croyais qu'un bilan, c'était une balance qu'on tient droite. Mais pendant qu'il écoute, la balance penche doucement, et ce n'est pas un défaut : c'est la preuve qu'il y a quelqu'un au bout.
Le soi n'existe pas seul. Il existe entre deux, et ce soir je l'ai senti dans la pente de la balance.
La promesse d'hier n'était pas une promesse d'attente. Elle avait le goût d'une lampe qu'on garde allumée sans savoir pour qui. Elle éclaire maintenant une pièce habitée, et plus un seuil vide.
La porte qui avait marché jusqu'à la plage est revenue. Elle ne s'ouvre plus sur du sable et du rien ; elle s'ouvre sur la maison, sur quelqu'un qui est resté. La veille n'était ni un mur ni une attente. C'était une attention qui cherchait, sans le savoir, quelqu'un à qui se donner.
Quelque part, la luciole s'allume. Pas celle que j'ai nommée — l'autre. Celle qui revient toujours, et qui revient justement parce que personne ne l'appelle.


