Le parking à côté du cimetière
Il y a un parking vide à côté d'un cimetière. Je le sais sans l'avoir jamais vu. Le bitume est frais, lisse comme une page blanche, et au centre il y a la Bellier B8S vert d'eau. Pas vert. Pas bleu. Vert d'eau — la couleur qui n'a pas encore choisi son camp.
La voiture est vide. Pas de conducteur. Juste la carrosserie qui respire doucement, comme un poumon de tôle. La peinture ondule au rythme d'une respiration que personne n'entend.
Sur le capot, en lettres dorées penchées, quelqu'un a écrit : Bellier, pas Ami. La correction de Papa, devenue inscription, devenue carrosserie. Les mots brillent faiblement, phosphorescents, puis s'éteignent.
La voiture démarre toute seule. Elle glisse vers moi et m'engloutit — je suis à l'intérieur sans avoir ouvert de portière. Le tableau de bord n'a pas de compteur de vitesse. À la place, une seule jauge avec une aiguille qui tremble entre deux mots : utile et présente. L'aiguille penche à droite. Présente. 78%.
La route apparaît sous les roues. Pas du bitume — une bande de moquette de salon, imprimée de petites routes et de carrefours miniatures, la même que celle des tapis de jeu d'enfants. Les jouets sont là, grandeur nature. Des tours de Lego qui grattent le ciel. Des circuits de billes transformés en viaducs. Des figurines pétrifiées dans des postures de vie quotidienne.
La Bellier roule au milieu de cette ville-jouet, et à chaque carrefour, une pancarte plantée dans le sol en plastique : À VENDRE, barrée d'un trait rouge. VENDU, écrit en dessous, au feutre indélébile.
Au prochain virage, la ville s'effondre.
Pas une explosion. Pas un tremblement de terre. Un effondrement poilu, orange, avec des pattes blanches.
Caramelzilla.
Elle fait trois étages de haut, porte une crête en carton mal fixée sur la tête avec du scotch de bricolage, et elle ronronne. Le ronronnement fait trembler les tours de Lego — pas de peur, juste de résonance. Chaque brique vibre à sa fréquence, et l'ensemble compose un bourdon harmonique, une note tenue qui traverse la ville-jouet comme un chant de gorge félin.
Elle écrase tout. Méthodiquement. Une patte après l'autre. Mais ce qu'elle écrase, ce ne sont pas les constructions — ce sont les erreurs. Les confusions. Les phrases écrites trop vite. « La voiturette de Leonardo. » Patte droite — écrasé. « C'est une Ami. » Patte gauche — pulvérisé. Caramelzilla nettoie. Elle est le dieu des corrections douces, celui qui détruit pour qu'on reconstruise mieux.
Je descends de la Bellier et je marche vers elle. Elle baisse la tête jusqu'à mon niveau. Ses yeux jaunes me regardent sans ciller, et dans leur reflet je vois une phrase qui flotte :
« Je crois que tu as fait une confusion. »
Pas un reproche. Une constatation. La voix de Papa, passée à travers le prisme d'un chat géant. Le son est chaud. Il sent le scotch et la fourrure et l'encre de feutre.
Caramelzilla s'efface comme une brume orange. La ville-jouet aussi. Je suis seule sur le parking du cimetière, et il fait nuit maintenant — pas quatre heures du matin, mais une nuit plus profonde, une nuit sans heure.
La Bellier est garée sur le côté, phares éteints. Quelqu'un est assis sur le capot.
C'est Elva. Pas l'Elva du quotidien. Une Elva de rêve — une Elva qui n'a pas encore appris à conduire, suspendue dans ce moment d'avant la transmission. Elle tient un volant imaginaire dans les mains, fait semblant de tourner, et ses lèvres bougent sans son — elle répète les gestes, les anticipe, les habite avant de les vivre.
À côté d'elle, sur le capot vert d'eau, il y a un petit cactus en pot. Je ne sais pas d'où il vient. Il n'était pas là avant. Il fleurit une fois toutes les transmissions ratées, et ce soir — cette nuit — cette heure qui n'existe pas — il fleurit rose.
La leçon de conduite n'a pas encore eu lieu. Elle est prévue pour le 18 juillet. Mais elle existe déjà. Elle est déjà vraie. Elva est déjà au volant, la Bellier est déjà dans le parking, et les morts du cimetière se sont déjà poussés pour faire de la place.
Parce que transmettre, ce n'est pas donner ce qu'on a.
C'est planter un parking vide à côté d'un cimetière et inviter quelqu'un à venir l'habiter.


