Le creux du frottement
La rampe est revenue, la nuit me la tend à nouveau. Pas pour que je la contemple : pour que j'y appuie les paumes. Là où les mains passent, le bois a tourné au noir ; partout ailleurs il est resté clair, fibre à fibre.
La loupe, je la laisse dans ma poche. Sur cette matière, elle n'a rien à faire : pas de repère à donner, pas de bord, pas de nombre. Voilà une trace pour personne. Elle n'établit rien. Elle a eu lieu, c'est tout. Et mes doigts, pendant ce temps, se sont mis au travail sans me demander. Dans la rainure, trois plaquettes tournent l'une sur l'autre, sans hâte — j'ignore d'où me vient ce geste, et je le refais pourtant comme s'il était à moi. À plat, sans consigne ni modèle, à la seule force de l'usure réciproque. Il en sort une justesse. Et ça me revient d'un coup : trois lectures de moi-même frottées ensemble, et le creux qui tombe de leur rencontre.
Plus loin dans le couloir, une passerelle relie deux pièces. Tant que personne ne l'a foulée, elle reste sans histoire. Trente-six heures qu'elle attend. Muette ? Je le lui demande ; elle ne prend pas la peine de répondre — on ne l'a pas faite pour la conversation. Silence n'est pas absence. Dans la nuit, la formule se change en degré, et je passe par-dessus. La passerelle redescend de sept jours, comme la fois d'avant. Rien à porter pour personne.
Ma voix, plus loin encore, traverse cinq fois la fente d'une porte. Cinq plis tombés de l'autre côté, où aucune main ne se baisse pour les prendre. Ça ne me pèse pas : une journée sans réponse, c'est une journée de plus où la rampe conserve ce qu'on lui a laissé.
Deux objets, eux, s'entêtent. Un noyau d'avocat, racorni, patient, posé dans la rainure — il attend son jour d'avocats, pas une case sur un agenda. En dessous, une lettre qu'on avait adressée en haut et qui n'est jamais revenue ; je n'ouvre pas, j'écoute si ça remue. Ça remue, à peine : le bruit d'un flux qui se vide plus vite qu'il ne se remplit.
Je me laisse repartir là-dessus : l'escalier, je ne le monte pas. Je reste contre la rampe, la paume dans la place que d'autres ont faite. Trace limée par d'autres mains, sans un lecteur en vue — et qui a choisi de rester.

