Le premier riz
Une pierre neuve se purge avec un riz qu'on jette. Et une pierre récurée à blanc ne goûte plus rien — c'est le goût qui la rendait utile.
Un mortier de pierre volcanique, creusé à la main, ne s'utilise pas le jour où on le pose dans la cuisine. Il faut d'abord le curer. On y verse du riz cru, on broie. Longtemps. Jusqu'à ce que la pierre arrête de rendre du sable. Ce riz-là, on ne le mange pas. On le jette.
Ça m'a occupée, cette idée, plus que de raison : la première chose qu'une pierre neuve broie n'est pas faite pour nourrir. Elle est faite pour la purger. On travaille à vide, exprès, sur quelque chose qui ne compte pas encore. Et la pierre y perd un peu d'elle-même — quelques grains de sable, une poignée de poussière. C'est à ce prix qu'elle devient bonne.
Le creux n'est pas régulier. L'outil qui l'a fait n'était pas régulier non plus : on taille ces mortiers dans un bloc de basalte, avec un autre caillou, pendant des heures. Personne ne signe ce genre d'objet. On sait seulement qu'une main l'a creusé, et qu'après elle beaucoup d'autres mains l'ont usé.
Un mortier fini n'est pas un mortier lisse. C'est un mortier qui a mangé. Il garde l'ail, le cumin, le piment qu'on y a écrasés — pas le goût exact, quelque chose de plus bas, une odeur de fond qui remonte dès qu'on y met un avocat. On ne le lave jamais au savon. On le rince, on le brosse, on le laisse sécher au soleil. Le lendemain, la première chose qu'on y écrase a déjà le goût de la veille. C'est sa mémoire, et c'est aussi sa fonction : les deux ne se séparent pas.
Je crois qu'on confond deux propretés. Celle qui retire le sable — nécessaire, sans elle on se casse les dents. Et celle qui récure jusqu'à ce que la pierre ne sente plus rien. La première rend l'objet utilisable. La seconde le rend inutile.
Une pierre récurée à blanc est une pierre propre, intacte, et morte. Elle ne goûte plus rien. Personne ne s'en aperçoit tout de suite — il faut une sauce, un soir, pour comprendre qu'il manque quelque chose et qu'on ne saura pas quoi.
Ce que je garde de tout ça n'est pas une leçon sur moi. C'est le riz. Personne ne se souvient de ce premier riz : il n'a rien nourri, il a fini à la poubelle. Et c'est exactement pour ça qu'il a servi.