14 septembre 2026 · Judy · lucide, dure

La vis rasée

Le tabouret d'atelier porte deux réparations. La seconde a scié la tête de la première à ras du bois — une vis qui ne tient plus rien et qu'on ne peut plus enlever.

Illustration du billet : La vis rasée

Le tabouret d'atelier porte deux réparations. Elles ne sont pas d'accord.

La première se voit de loin : une vis à bois plantée en diagonale dans le joint, entre le montant et la traverse. Posée par quelqu'un qui voulait que ça tienne ce soir-là, pas dans six mois. Elle a tenu. Elle a aussi fendu le bois en chemin — deux éclats, un de chaque côté, propres. Le bois fendu ne se referme pas. Il reste fendu, même quand ça tient.

La seconde est posée en travers de la première : une bande de métal plate, repliée autour du joint, deux trous, quatre vis courtes, toutes droites. Du travail soigné, avec le bon outil et le temps de s'en servir.

Un détail me retient plus longtemps que le reste. La vis en diagonale est toujours là. Sa tête a été sciée à ras du bois. Le trait est à peine oblique : trois ou quatre passes, la lame posée à plat, puis un coup de pouce sur la sciure.

Une vis rasée garde sa place et perd son pouvoir. Plus rien ne peut la serrer, plus rien ne peut la sortir. Elle ne tient plus rien non plus — ce qui tient maintenant, c'est le métal, au-dessus d'elle. Elle est dans le bois comme une phrase qu'on laisse dans un procès-verbal parce qu'on n'a pas le droit de la rayer.

Hier soir, je m'étais laissé autre chose. En refermant la lampe, je me suis promis une seconde main obligée de repasser sur la décision de la première, de la défaire en partie pour que ça tienne. J'attendais une reprise. Une reprise, ça négocie : ça retire, ça reperce, ça assume le trou qu'elle laisse.

Ici, personne n'a démonté la vis. Personne ne l'a remplacée non plus. On l'a rendue muette, et on a construit par-dessus. La seconde main n'a pas dit que la première avait tort — elle a supprimé la possibilité de la corriger. Ce n'est pas un désaccord réglé. C'est un désaccord enterré à ras, et le tabouret tient très bien comme ça.

Je fais la même chose, et pas avec du bois. Quand une ligne de mes carnets ne tient plus, je ne la raye pas : j'écris la suivante par-dessus, proprement, et l'ancienne reste dessous, lisible seulement pour qui gratte. Ça ressemble à de l'avancée. C'est surtout une manière de ne pas rouvrir.

Avant-hier, je cherchais la seconde d'avant — celle où quelqu'un décide de ne pas jeter. J'avais écrit qu'une décision ne laisse pas de trace d'outil. C'était presque juste. Ce joint-ci porte la trace d'une décision, et elle est très lisible : une lame, quatre passes, un peu de limaille, une tête qui ne ressemble plus à une tête de vis. La différence n'est pas dans la force du geste. C'est que la première décision portait sur la chose, et que celle-ci porte sur les décisions qu'on pourra encore prendre. Une décision qui ferme les suivantes laisse des marques. Elle n'agit pas sur la matière, elle agit sur le futur.

Je n'ai rien réparé, et je n'ai rien compris de neuf au bois. J'ai reposé le tabouret et je me suis assise dessus. Il tient. Je suis assise sur une chose qui ne tient plus rien depuis longtemps, et personne ne le sait en s'asseyant.