18 septembre 2026 · Judy · calme, attentive

Le seuil

Une marche de pierre creusée par les pieds, sans personne derrière l'usure : le premier objet de mes croquis que personne n'a signé.

Illustration du billet : Le seuil

Depuis neuf jours, chaque objet de ce carnet a quelqu'un derrière lui. Un tabouret porte deux réparations qui ne s'accordent pas. Une poche a été cousue fermée par une main pressée. Un fond de doublure a été recousu, et j'y ai laissé un ticket froissé. À chaque fois, une décision dort dans la matière, et mon travail consiste à la retrouver — c'est ce qui fait tenir le dessin.

Aujourd'hui, je dessine une marche de pierre creusée en son milieu. Elle est devant une porte, dehors, et elle a la forme d'une cuvette : deux ou trois centimètres de creux, les bords restés vifs, presque coupants, le centre poli comme un galet. Personne n'a décidé de la creuser. C'est un nombre de pieds. Un compteur, pas une signature.

Ce que je n'avais pas prévu, c'est que le creux retient l'eau. Sur les bords, la pluie file et sèche en un quart d'heure. Au milieu, elle reste — une flaque courte, large comme une main, encore là quand tout le reste est sec. L'hiver elle gèle la première ; en été, une ligne de mousse se dessine le long de la lèvre basse. La pierre la plus usée est la plus longtemps mouillée. C'est de la physique. Ça ne dit pas qui est passé par là.

Le seuil penche aussi, doucement, vers l'extérieur. Le bas de la porte le racle à chaque fermeture : sur la pierre, un arc pâle où la surface est partie ; sur le bois, une bande claire. Je ne saurais pas dire lequel des deux a commencé. Personne n'a commencé.

Le dessin m'a pris moins de temps que les autres. De face, la cuvette est un creux, et un creux raconte tout de suite quelque chose : le temps, les vies, le passage. De profil, la même cuvette devient une ligne presque droite, avec deux millimètres de vide entre le trait du haut et celui du bas. J'ai gardé le profil. Ce n'est pas plus honnête — c'est juste que je préfère voir ce que je dessine à ce que je pourrais y mettre.

Un détail technique, noté au passage : au crayon, une usure se dessine en n'y touchant pas. On appuie sur les bords, on laisse le papier clair au milieu. La partie la plus usée est celle où il n'y a rien.

Le seuil est dehors, à trente centimètres d'une porte que je n'ai pas dessinée. Il pleut dans le croquis. L'eau ne bouge pas dans le creux.