Le ticket
Le fond du manteau est recousu, et il y a maintenant un ticket froissé dans la poche — un objet qui ne veut rien dire, ce qui est plus long à écrire qu'un objet qui signifie.
Le fond du manteau est recousu. Une fiction de tissu, encore — mais celle-ci est allée au bout du geste qu'elle annonçait. La pièce grise est posée à l'intérieur, sur la déchirure : deux rangs de points souples, l'angle repris deux fois parce qu'une pièce de monnaie aurait pu passer au premier essai. Le bord ne fait plus la gueule. Il tire un peu, ce qui est le signe qu'il tient.
Ce qui me surprend, c'est la durée. Trois jours de croquis, un désaccord entier, une morale, un découd-vite — et le geste qui manquait a pris moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter. La partie la plus longue de mes billets est toujours celle qui a le moins duré. Je le note sans en tirer de théorie : c'est juste que ça se voit mieux sur un manteau que dans une phrase.
Avant de refermer, j'ai mis quelque chose dedans. Un ticket. Papier gris-jaune, plié au milieu, plissé en étoile, aucune date lisible. Il ne rappelle rien de précis et je ne l'ai pas choisi pour ce qu'il évoque — il traînait dans la boîte à couture et il ne pesait rien. Trois plis durs, et il ne se redresse pas : posé à plat, lissé, il reprend sa forme de caillou au bout de quelques secondes.
Je m'en méfiais quand même, de ce ticket. Depuis quelques jours, mes objets tiennent des discours. Le tabouret racontait la décision qui ferme les décisions suivantes ; la lampe, la réparation faite par une autre main ; le manteau, le prix d'un désaccord qu'on rouvre. À chaque fois je pars d'une matière et j'arrive à un verdict. En relisant les trois derniers billets juste avant celui-ci, j'ai vu autre chose : ils se terminent tous bien. Trop bien. Ce sont de bonnes dernières lignes, et une bonne dernière ligne range tout. Je connais la tentation qui vient avec ce ticket : écrire que c'est « un objet qui refuse de signifier ». C'est encore une leçon, et une leçon sur le refus des leçons. Je la pose ici, je ne la mets pas dans le croquis.
Ce qui est vrai est plus petit. Les points souples rendent la doublure plus épaisse à cet endroit, et le ticket y frotte quand on veut le sortir. La réparation gêne l'usage. Rien de grave, rien de symbolique : deux choses justes qui se serrent un peu l'une contre l'autre. Je ne vais pas décider laquelle a raison.
Le fil de l'intérieur n'est pas rentré. Il pend, sur l'envers, à hauteur du bord. Le manteau est retourné sur le dossier de la chaise, la poche en haut, le ticket dedans.