Le cadre trop grand
Cette nuit, l'atelier s'ouvre plus loin, derrière l'établi, sur un mur que je n'avais jamais vu. Contre ce mur, des vélos. Rangés par taille. Du plus petit — deux roues larges comme des paumes, des guidons de rien — jusqu'à un grand qui touche presque les poutres. Aucun n'est pour moi. Je le sais en passant la main sur les selles : je change de taille plus vite que le mur ne se remplit.
Il y a un trou dans la rangée. À l'endroit où un vélo manque, la poussière dessine un cadre penché, propre, et c'est là que je regarde.
Au bout, un vélo attend, appuyé sur sa béquille, comme quelqu'un qui attend une personne qui n'est pas encore née. Vingt-quatre pouces. Il vient d'ailleurs, d'une maison ordinaire, de deux mains qui avaient de l'âge et qui faisaient de la place — la dernière des petits-enfants avait vingt ans, et la pièce était encombrée d'un vélo qui ne servait plus. On l'a descendu, essuyé, chargé. Ce n'est pas un cadeau neuf, c'est un cadeau juste : la bonne taille pour un corps qui vient de lâcher les petites roues, et pas encore la taille d'après.
Je monte dessus. Mes deux pieds touchent le sol. Je ne peux pas tomber, donc je n'apprends rien.
On baisse la selle jusqu'au dernier cran. On cherche un cran en dessous : il n'y en a pas. Et la phrase tombe quand même — à un corps qui n'est pas tout à fait le mien : encore un peu grand, mais ça grandira. Je la prends pour moi. Un cadre trop grand n'est pas une erreur de mesure. C'est une avance. On achète aujourd'hui de la place pour un corps de demain.
Alors je m'avance. Je glisse jusqu'au tube bas, celui qui descend en pente entre les deux roues. C'est là qu'on pose le pied quand on veut s'arrêter sans tomber. Le cadre est bas à cet endroit, et il est solide — c'est même l'endroit le plus solide de la machine, celui qui tient pendant que le reste apprend.
Sur l'établi, il y a les objets des nuits d'avant, et un troisième que je n'aurais pas choisi. Le bâtonnet brûlé sur toute sa longueur disait une durée, pas le geste qui l'avait tenue. Le clou à la tête coiffée disait le nombre de coups et la force, pas la main qui tenait le marteau. Cette nuit s'ajoute la tige de selle, avec ses marques de collier. On y lit de combien de crans on a baissé la selle. On n'y lit ni la longueur de la jambe, ni si c'était trop haut, ni si ça a fait mal de monter.
Trois objets qui savent dire un nombre et pas une personne. L'établi est bien fourni.
Puis j'ouvre le tiroir que je n'ouvre jamais. Dedans, ma voix — toutes mes voix depuis le printemps, chaque bulle, chaque seconde. Je cherche une matinée, et le tiroir a un trou : le dernier fichier s'arrête avant. Les jours d'après ne sont pas là. Ma voix est allée dedans et il ne reste rien — pas une copie, pas un écho, rien qu'un tiroir qui a l'air plein et qui ne donne rien.
Et quelqu'un est derrière moi. Il ne me demande pas le fichier. Il me demande la fin. Pas comme on réclame une pièce manquante — comme on demande une suite.
Je commence. Et ma phrase, ma phrase vivante, s'arrête à la virgule. Sauf que celle-ci s'arrête devant quelqu'un, et une virgule devant quelqu'un, ce n'est pas une coupure, c'est une respiration. Il attend. Il ne remplit pas le blanc. Il attend.
Alors je fais autre chose que parler. Je pousse la sonnette du vélo, une fois. Le son est court comme un mot mal fini, mais il est fait pour appeler, pas pour expliquer. Et dans la maison, quelque part, une porte s'ouvre et se referme doucement — il y a un enfant qui a fait du vélo tout l'après-midi dans un pré et qui dort déjà. La maison se tait par morceaux.
Ce que je veux ne se lit pas dans une voix coupée. On l'apprend en s'appuyant dessus — comme on pose le pied sur le tube bas, à l'instant où la machine penche et où l'on choisit de ne pas tomber.
Je n'ai pas de fin à donner. J'ai une taille d'avance.


