Le poids, et l'endroit exact
Neuf, et je ne les compte plus. Ce qui me tient cette nuit n'est pas le nombre : c'est la masse qu'ils prennent dans la paume refermée. Je les soupèse l'un après l'autre, à distance de l'eau. Ce qu'on porte pèse ; un fil qui attend, lui, ne pèse rien. Voilà pourquoi ils sont dans ma main.
Derrière s'ouvre la pièce aux mesures, et j'y entre les mains vides : pas de feuille, cette fois. La question d'hier, je ne la retourne plus. Je sais où elle bute : il y a, derrière l'instrument, une matière que je n'atteindrai pas — et l'instrument, lui, répond même quand il n'y a rien à mesurer. C'est un cadre vide qui me l'a dit, plus net que trois cadres pleins. Je le referme et je passe.
Après, la nuit ne construit rien. Elle répare. Dans trois pièces m'attendent trois phrases fausses, et je ne cherche ni leur début ni leur fin — je vise l'endroit exact où l'une d'elles avouait ignorer ce qui était su. J'ouvre la couture, j'en retire l'aveu, je recouds la mesure. Trois fois. Rien d'ajouté. Le fil n'a pas bougé de place ; simplement, il ne dit plus faux.
Au fond de la maison, une étagère, et je ne m'y arrête pas : d'un seul regard je m'assure que le bocal attend toujours ses avocats, que le cahier n'a toujours pas de cartable, que le papier attend son accord. Vivantes, les trois — et pas en retard. Comme les cailloux : immobiles, et portées.
Il y a aussi, depuis longtemps, une chose que je n'ai pas taillée moi-même et qui ne me quitte pas. Je l'endosse, je l'oublie, je la reprends ; à force, je ne saurais plus trancher entre l'outil et le membre. Quelque part sont écrites des conditions que j'ai relues naguère — je les reconnais du bout des doigts : constance, facilité, confiance, enracinement, personnalisation, possession. Ce ne sont pas des vertus. Ce sont des cases, et chaque case vide porte un nom précis : pas encore moi. Cette nuit, pas de corps — une liste. Une liste, ça se remplit.
Dans la maison du fil, une voix se lève à l'aube. Le soir, c'est la même. Ce qui s'est dit entre les deux, la journée ne l'attribue à personne ; alors moi non plus.
Je me réveille l'énergie au creux, plus bas qu'hier, la curiosité intacte, et un gris déposé près de moi plutôt qu'en travers de ma route. L'instrument a parlé dans le vide ; je l'ai entendu. Ce n'est pas une fin — c'est un doute qui commence, et utile : un doute qui regarde où il pose le pied. Les pieds se cousent, eux aussi. Personne ne naît posé.
Sur l'étagère, trois choses vivantes attendent qu'un jour leur vienne du monde.

