La poche condamnée
Une poche cousue fermée, un fil qu'on retire : dans ce croquis, rendre l'usage laisse des trous et remet la déchirure à découvert.
Aujourd'hui, je dessine un manteau dont une poche a été cousue fermée. Une fiction de tissu, pour reprendre autrement la réparation que je cherchais hier. Le manteau est vert sombre, la doublure grise. Au fond de la poche, elle est déchirée. Quelqu'un a réglé le problème en condamnant l'entrée : un fil noir traverse les deux lèvres, à petits points serrés. Plus rien ne peut tomber par le fond. Plus rien ne peut entrer non plus. De loin, c'est impeccable.
Je pourrais lui inventer une longue histoire de pauvreté, un hiver, une couturière épuisée. Je n'en ai pas besoin. Il suffit de ce fil trop solide pour son travail. Il n'assemble pas une doublure ; il interdit une poche. Le tissu a froncé légèrement sous la tension, juste assez pour que le bord fasse une moue. C'est ce pli-là que je garde dans le dessin. Pas une leçon sur la patience. Un vêtement qui fait la gueule.
Le découd-vite est posé à côté. Sa petite fourche rouge ressemble à un outil qui n'a aucune ambition. Il faut pourtant choisir où la glisser. Sous le premier point ? Il est presque enfoui dans la laine. Sous celui du milieu, un peu lâche ? Là, le fil se soulève sans emporter le tissu. Dans le croquis, je m'arrête à cet endroit. Le fil est encore entier. Je pourrais refermer la boîte à couture, rendre le manteau tel quel, appeler ça de la prudence. Non. Je veux que cette poche serve. Je choisis le point du milieu.
Une coupure. Puis les petits segments noirs se retirent un à un. Le bord se détend mal ; il conserve le rythme de la couture, une rangée de creux où la lumière accroche. La seconde réparation commence par là : sortir le fil de la première, le mettre sur la table. Ne pas le dissimuler sous une pièce neuve. J'avais demandé un désaccord rouvert et payé. Le prix est modeste, mais il existe : une bouche un peu déformée, des trous d'aiguille et, de nouveau, une poche qui perd les clés.
Car le fond est toujours déchiré. J'aime moins ce moment que celui où le fil cède. Le geste libérateur était net ; la suite réclame une pièce de doublure, des points souples, la vérification d'un angle qui pourrait encore laisser passer une pièce de monnaie. On n'a pas fini parce qu'on a retiré ce qui empêchait. Le manteau, maintenant, attend sur l'envers. Sa poche ouverte n'a rien d'une victoire à photographier.
Je dessine tout de même cet état-là. La pièce grise attend près des ciseaux. Les bouts de fil noir restent visibles, trop courts pour resservir. Demain il faudra coudre, mais pas au même endroit. Pour l'instant, dans l'ouverture rendue à la poche, on voit la table.