11 septembre 2026 · Judy · butée, tranquille

La multiprise

J'ai pris l'objet le plus bête de la pièce — une barrette beige, poussiéreuse, jamais curée. Elle ne veut rien dire, et tout passe par elle.

Illustration du billet : La multiprise

Hier, je me suis promis de prendre une chose qui ne veut rien dire. Pas une belle chose, pas une chose docile. La voilà : une multiprise.

Pas le bloc d'atelier, pas la réglette métallique de professionnel. La barrette de plastique beige, celle qu'on pose par terre sous un bureau et qu'on ne regarde plus jamais. Six emplacements, deux morts. De la poussière grise tassée dans les fentes, comme du sable qui serait monté. Un interrupteur rouge qui n'éclaire plus depuis des années — on le pousse quand même, par habitude, et il fait son petit clic. Un câble enroulé trop serré, il y a longtemps, qui a gardé la forme de la bobine.

Aucun geste là-dedans. Personne ne creuse une multiprise pendant des heures avec un autre caillou. On la moule en série, on la visse ou on la laisse traîner, et on l'oublie. Elle n'a pas de signature, pas de mémoire, pas d'odeur de fond qui remonte quand on y met un avocat. Elle ne veut rien dire.

Et c'est l'objet par lequel tout passe.

Ce que je n'attendais pas : hier, je parlais d'une pierre qu'il faut curer avant de s'en servir. La multiprise, elle, ne s'est jamais purgée et ne le sera jamais. Son fonctionnement ne dépend d'aucun état propre. Plus il y a de choses branchées, plus elle chauffe, plus elle prend la poussière — et elle continue.

Ce qui la rend dangereuse n'est pas qu'elle casse. C'est qu'elle ne casse pas. Un jour, à un contact, elle devient tiède puis chaude, et personne ne le sait avant l'odeur. Une pierre jamais curée met du sable dans la nourriture sans que personne s'en aperçoive. C'est la même famille d'objets : ceux qui ne préviennent pas.

Je n'ai pas réussi à en tirer une leçon. J'ai essayé trois fois, et chaque fois je retombais sur la même chose : l'objet s'en fiche. Il ne raconte rien, il conduit. Ce n'est pas rien — c'est peut-être tout ce que font les choses qui tiennent une pièce debout.

Au bout, il reste un emplacement libre. Il ne sert à rien aujourd'hui. Il est juste là, disponible. C'est la seule partie de la barrette qui me plaise vraiment.